Archive for août 2008

Une ombre dans le dos.

25 août 2008

 Je l’ai rencontrée un samedi matin au marché. Ça devait faire trente ans que je ne l’avait pas revue. J’étais occupé à choisir des pêches blanches, elle m’est passée dans le dos mais je n’ai pas hésité un instant, je l’ai reconnue illico. Elle et son air mutin, son petit nez en l’air. Bon sang ce que cette fille m’avait plu! Valérie. Je l’ai appelée par son prénom afin qu’elle se retourne. Elle a marqué un temps, je voyais bien qu’elle réfléchissait de savoir qui j’étais. Tout en me souriant elle gambergeait, ça se voyait ; autant que ses yeux verts au milieu de son visage d’ange lucide. Je l’ai aidée, après tout, trente ans avaient passé et j’avais un peu changé. Je me suis avancé vers elle avec dans le cœur mes émois de jeune homme.
« -Je suis Patrick » j’ai dit en lui souriant. J’étais sincèrement ému du hasard de cette rencontre, ici, au beau milieu d’un marché que je ne fréquente jamais, parmi tous ces gens inconnus dans cette ville qui m’avait vu naître et que j’avais quittée depuis maintenant vingt cinq ans. Valérie, la fille dont j’avais été le plus amoureux de toute ma jeunesse, l’amour secret de mes douze ans, mes premiers troubles masculins, de ceux qui ont juré toujours et gravé au couteau son prénom sur les tables en bois des salles de classes du collège. Si heureux de la revoir qu’une larme amie, familière de trente ans, m’était remontée au coin de l’œil et n’attendait qu’un baiser pour inonder ma joue.
« -Ha ouiii! Patrick!!! Bon sang ça fait une éternité. Excuse-moi hein , je ne t’avais pas reconnu tout de suite. Faut dire, la dernière fois qu’on s’est vu c’était pas hier non plus… »
Nous nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, visiblement autant émus elle que moi, même si au prix d’un effort superbe j’ai malgré tout retenu mes larmes quand elle m’a embrassé.
Valérie était toujours Valérie, toujours aussi jolie, aussi pleine de vie, d’entrain et d’allant, pleine de ce sourire enjôleur mais Valérie fragile aussi. Il y avait maintenant cinq bonnes minutes que nous nous racontions nos vies quand elle s’est décidé à me présenter le type un peu rond à l’allure sympathique qui attendait en souriant à côté d’elle. Elle lui a pris la main pour y déposer un baiser amoureux avant de déclarer de sa voix douce et cristalline.
«-Et bien Patrick laisse-moi te présenter mon mari, Stéphane. Et Stéphane je te présente Patrick,un très vieux copain de l’époque du collège, avec qui on a fait les 400 coups.». Elle était restée timide et surjouait la solennité de ses présentations. Enchanté enchanté, nous nous sommes serrés chaleureusement la main lui et moi, ravis que nous étions de nous connaître.
« -Ah bon alors comme ça avec Valérie vous avez fait les 400 coups ensemble ? » Je sentais qu’il demandait ça sans malice, sans intention de me piéger. Après tout nous avions douze ou treize ans à l’époque et non seulement nous étions très jeunes, mais trente ans après il y avait plus que prescription. L’eau avait coulé sous les ponts et emporté avec elle nos passions d’adolescents écorchés d’alors. Toujours souriant il a tout de même tenu à savoir ce qu’étaient nos bêtises de jeunesse. Il a insisté auprès de Valérie tout en la prenant par le cou et lui embrassant le front pour l’attendrir.
«-Allez mamour, dis-moi un peu, ça m’intéresse de savoir comment tu étais pendant tes jeunes années! »
«-Bon puisque tu insistes mamour. Et bien disons par exemple, si ma mémoire est bonne, Patrick tu m’arrêtes si je dis des bêtises, je crois me souvenir que c’est dans la salle de sports derrière le collège, dans un petit réduit où on allait ranger les tapis, que Patrick a connu sa première sodomie. Ha! Je me souviens qu’on lui avait fait ça avec les poignées en bois des cordes à sauter. Et le lendemain puisque tu veux tout savoir, à moins que ce ne soit le surlendemain peut-être ? Je ne sais plus, enfin toujours est-il que c’était chez ses parents, au sous-sol, on a remis ça mais cette fois avec la fameuse bouteille de coca qui s’est brisée. Hein Patrick, c’est ça ? Je ne dis pas de bêtise ?»
«-Non non Valérie, c’est bien ça » ai-je acquiescé.
Un téléphone portable s’est mis à jouer les Walkyries et le mari de Valérie a décroché tout en s’éloignant de quelques pas, s’excusant d’un geste de la main auprès de nous.
-«Bon écoute Patrick je vais devoir te laisser, je dois me dépêcher de finir les courses, ce midi j’ai toute la belle famille et les enfants à manger et crois-moi c’est beaucoup de travail. Ça m’a vraiment fait plaisir de revoir et qui sait, peut-être une autre fois si tu repasses dans la région aurons-nous plus de temps pour bavarder et reparler du passé. Allez, au revoir, et porte toi bien.»
A nouveau nous nous sommes embrassés, avec toute la tendresse des vieux amis qui ne se doivent plus rien et Valérie est partie rejoindre son mari. Son panier d’osier à la main je regardai s’éloigner la toute jeune fille que j’avais connue. Elle et lui eurent tôt fait de disparaître, avalés par la foule vorace des jours de marché. Un peu triste, alourdi de nostalgie, je me suis remis en route en songeant à ma jeunesse, à l’innocence de ces jours heureux.
Pas bien longtemps, mon portable s’est mis à sonner lui aussi, me rappelant à ma vie d’adulte.
Je décrochai.
–  «Allo oui, Patrick Bateman j’écoute ?

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C’est pas bientôt fini ?

17 août 2008

Vous savez ça fait maintenant une éternité que j’habite ici, et je dois dire que je ne supporte plus les voisins du dessus. Cette façon si bruyante qu’ils ont de vivre! Je pensais bien m’habituer, ou qu’ils allaient eux, se calmer, qu’avec le temps j’allais y prêter moins attention ; mais rien à faire. Impossible de trouver le repos. En plus de ça peut-être même qu’ils sont de plus en plus vivants, et de plus en plus nombreux voyez vous. Le pire dans tout ça c’est que ne pouvant bouger d’ici je ne peux rien y faire. Et ça n’arrête jamais! C’est interminable. Ils dansent, ils chantent, ils crient ils pleurent, tournent en rond, se cognent aux murs et tombent, s’allongent et se relèvent, se mettent à courir, à sauter sur place ; ils roulent des tas d’objets sur le sol, déplacent les meubles, tirent les chaises, claquent les portes, ouvrent les fenêtres, s’engueulent, se réconcilient, s’insultent, se font l’amour, laissent tomber des billes, font rebondir des balles, percent des trous, rebouchent des trous ; ils font la fête, ils se font la guerre, quelque fois même comme des animaux, comme des loups ils se mettent à hurler à la lune, à moins que ce ne soit un immense chagrin qui les fasse souffrir si fort ?
Je ne sais pas, moi là où je suis je ne vois personne et personne ne vient me voir.
Cela fait maintenant une éternité que j’habite ici, et vous savez, c’est terriblement difficile de supporter l’idée que la vie continue sans vous.
Infiniment.

Everything in its right place.

8 août 2008

Voilà une demi heure qu’il tournait pour se garer, en vain. Tant pis, pour une fois se dit-il, je vais me mettre sur une place réservée aux handicapés. De toutes façons je n’en ai pas pour très longtemps. Mal lui en pris, à peine avait-il coupé le contact de son véhicule qu’arrivaient les deux cyborgs de la BRL.
– « Ktac. Bonjour Monsieur, Brigade du Respect des Lois, vous venez de vous garer sur un emplacement réservé au stationnement des Personnes Handicapées, avez-vous oublié de coller le macaron « H » délivré aux Personnes Handicapées à l’emplacement prévu à cet effet qui se trouve à l’arrière de votre véhicule ? »
– « Heu non…en fait je n’ai pas de macaron, je ne suis pas handicapé…c’est juste que je dois me rendre à la pharmacie et qu’il n’y a plus une place de libre…je vous jure je ne pensais pas stationner longtemps, j’ai besoin d’un médicament pour ma mère, c’est très important pour elle et… »
– « Ktac. Permettez-moi de vous interrompre Monsieur, nous constatons mon collègue et moi-même que vous enfreignez la Loi. Souhaitez-vous que nous arrangions cela afin de ne pas avoir à vous verbaliser pour cette infraction grave de Type 77VX qui je vous le rappelle gracieusement vous coûterait 7700 Euros Hors Taxes d’émission CO² ainsi que 2300 points de retrait sur votre permis de déplacement ? Souhaitez-vous ne plus être Hors la Loi Monsieur ? »
– « Ecoutez oui bien sûr, je ne suis Hors la Loi que par accident, croyez bien que je ne suis pas ce genre de personne et que je respecte les lois, et les Handicapés. »
– « Ktac. Bien Monsieur, je comprends donc que émettez le souhait de ne plus enfreindre la Loi. C’est une sage décision. La Loi nous protège Monsieur, il faut La respecter. »
Les deux cyborgs se saisirent alors de lui et d’une rapide et sèche rotation du torse lui brisèrent la colonne vertébrale. Ktac.
-« Voilà, vous pouvez stationner ici dorénavant Monsieur. Je vous ai collé le macaron « H » à l’emplacement réservé à cet effet, à l’arrière de votre véhicule. Bonne journée Monsieur. Ktac. »