Archive for mai 2008

Le vide à la place.

27 mai 2008

Ca m’a pris comme ça, sans y penser vraiment, j’ai creusé sous ma dent. Comme ça pendant des semaines, à ravauder chaque soir dans la gencive.
Enfin la dent s’est mise à bouger. Il ne m’a ensuite fallu qu’une soirée pour la déloger et c’en fut fini de mon agacement. J’étais soulagé, libéré. Je pouvais passer ma langue à l’endroit de la dent et sentir le goût métallique du sang. Une belle victoire mon pote.
Et puis vint la douleur. D’abord le point lancinant d’une piqûre d’épingle, puis rapidement, l’embrasement, le feu d’un poignard cruel et dentelé qu’une machine de fer enfoncerait en tournant mécaniquement, très lentement dans la chair de ma mâchoire. Ce fut absolument insupportable, inhumain, la souffrance sans dilution, sa définition.
Que n’y ai-je pensé ? Va savoir, peut-être la douleur me fait-elle me sentir plus vivant ?
Peut-être. Mais plus sûrement, je suis capable de faire n’importe quoi, pas tout le temps, mais quelques fois.

Et maintenant qu’elle est partie je voudrais tant qu’elle revienne.

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Toute une histoire.

24 mai 2008

Rue de Ménilmontant.
– « Il va m’en faire toute une histoire c’est certain.
Tout ça pour un verre.
Je n’ai pas couché avec ce type. Je n’ai pas couché avec ce type. Je vais lui dire ça, je n’ai pas couché avec ce type. J’ai simplement passé un moment dans ce bistrot de la rue Oberkampf. Le temps a passé, j’ai eu faim et nous avons pris un truc en brasserie. Un croque chacun. Et puis quoi, pour une fois qu’un type a de la conversation, tu peux comprendre ça non ? Où est le mal, je te le demande ? Nulle part, je suis d’accord. J’ai une vie sociale et quoi d’autre ? Je suis mariée ? Oui je sais merci de me rappeler mon handicap. C’est quoi cette histoire de mariage ? Un sacerdoce ? Je suis mariée alors il faut que j’oublie le goût de la cerise ? Et bien non, je suis mariée et je reste en vie…Tout bien réfléchi je vais plutôt le laisser parler, c’est plus simple, et comme d’habitude il fera les questions et les réponses…Bon voyons, quelle heure est-il ? …20h30 ?! Mince, il est déjà si tard !»
Elle remonte l’avenue de l’Ermitage.
– « Mais pourquoi est-ce que j’ai accepté de rester ? Enfin, bien sûr je sais pourquoi je suis restée, la question est plutôt pourquoi est-ce que je n’ai pas résisté ? Je savais pertinemment que ça ne m’amènerait que des ennuis ces plans culs. Je devrais écouter Michelle plus souvent tiens, l’air de rien avec sa morale gris souris elle vit en paix. Maintenant j’ai tout gagné. Je vais me faire bazarder comme une vieille chose. »
Elle soupire et s’essouffle un peu dans la montée. Elle fait une pause.
– « Enfin quitte à se faire déplumer, autant que ce soit pour de bonnes raisons, j’aurais au moins eu tout ce plaisir ! Oh la dis donc l’artiste ! Il y a bien longtemps qu’on ne m’avait emmenée en fusée si près de Vénus. Et alors quelle prestance, quelle élégance dans le geste, ça je peux dire que ça été une chance de tomber sur pareil spécimen… »
Elle pouffe et se remet en route.
– « Après tout arrivera ce qui doit arriver. S’il me la demande, je la lui dirais la vérité. J’ai couché avec un type que j’ai rencontré à la gare en allant conduire les enfants. Je l’ai rencontré aujourd’hui même et j’ai couché avec lui dans les deux heures qui ont suivi. Parfaitement. Et après ? De quoi parle-t-on ? D’amour ou de possession ? »
Cheminant elle arrive devant chez  elle et trouve Paul son mari qui fume une cigarette sur le pas de sa porte.
– «  Bon sang ce que j’ai eu peur ! Emma, où étais-tu passée ? »
Elle se plante devant lui, un instant reprend son souffle et pose fermement les mains sur les hanches.
– « Alors c’est ça, je ne suis plus libre, c’est l’interrogatoire qui commence ? Il suffit que je m’absente pour devenir coupable »
Il tourne la tête, exhale la fumée de sa cigarette et reprend.
– « Emma s’il te plait, je ne t’ai rien dit de la sorte, c’est juste que… »
Elle l’interrompt.
-« Ecoute moi bien Paul, je vais te dire la vérité, je rentre tard parce que je suis allé à l’hôtel avec un type et que j’ai couché avec lui. Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Ca te cloue non ? J’ai eu du plaisir avec un autre homme et je l’assume, sache-le. J’en ai marre de contrarier ma nature, je revendique mon animalité tout autant que mon humanité, comprends-moi bien Paul, je veux vivre, vivre toutes mes vies, ma vie d’adulte, ma vie d’enfant, je veux être une amie une amante une mère une enfant une fille comme une femme, je suis encore adolescente, je cherche encore, je suis peut-être bisexuelle aussi, comment savoir ? En tous cas ce que je sais c’est que je ne regrette pas ce que je viens de faire. Et si l’occasion d’aimer se pose à nouveau sur mon épaule je ne la laisserai pas s’envoler. »
Elle reprend son souffle. Il pose doucement la main sur son épaule pour l’apaiser.
– «  Emma, s’il te plaît, calme-toi. Ecoute-moi. Tu n’as rien fait de tout cela. Tu n’es pas allée à la gare, tu n’as pas rencontré d’homme et tu n’as couché avec personne.»
– « Tu ne veux donc pas voir la réalité Paul ? C’est ma liberté de ton qui te gêne et tu me méprises ? Tu piétines mes idéaux simplement parce qu’ils existent ? C’est encore cette vieille jalousie qui te ronge l’esprit ? »
– «  Emma…s’il te plaît…Ne m’oblige pas… »
– «  Que je t’oblige à quoi ? A me virer ? A me foutre dehors ? C’est ça ? Et bien vas-y, fait-le, je ne renierai de toutes façons rien de mon amour de la vie ».
-«  Il ne s’agit pas de cela et je ne vais pas te virer comme tu dis. Tu t’es endormie sur un banc dans un square et tu as rêvé, une fois de plus. C’est tout. Et ça n’a rien d’anormal. Tu as 77 ans Emma. Il faut l’accepter. »
Elle reste interdite, la bouche ouverte.
-« Allez, rentre maintenant, il commence à pleuvoir. »
Paul prend Emma par le bras et l’aide à gravir les trois marches du perron.
– « 77 tu es sûr ? »
– «  Oui 77. Tu es née en mai 1929, l’année de la grande dépression. »
– « Mais cet homme, ses cheveux, ses mains sur mes seins, la chambre d’hôtel, c’était si réel…J’ai encore son parfum sur moi… »
Le soir tombe maintenant. Paul referme la porte du pavillon, se penche sur Emma et l’embrasse dans le cou.
– «  Dans quel hôtel tu m’as dit ? »

Une éternité de caillou.

14 mai 2008

Je faisais grise mine et l’inventaire de la journée donnait à peu près ceci :
Une tondeuse à gazon zélée, une chanson épaisse et bouclée nappée de sirop d’érable, nombreuses motos rapides, un marteau-piqueur, un ballet aérien de cinq mouches inspirées, un bébé mitoyen très contestataire, un moteur thermique à échappement libre à l’essai dans un garage à proximité, ainsi qu’une chemise de sueur collée à la peau.
Adoncques j’ai eu mon saoul de cette frénésie urbaine et je suis parti m’allonger sur le sable d’une plage déserte, comme avaient dû être désertes toutes les plages du début du monde. La danse et le chant du ressac, une douzaine de mouettes éternelles qui planent, qui balancent leurs étrons et qui piaillent. Je pourrais parier qu’il y avait des mouettes au début du monde.
Je vois mal le tableau d’une scène de plage avec la mer et pas de mouettes dans l’azur. Et puis après s’être compliqué les doigts à créer le sable pendant des jours, je ne vois pas ce qui arrêterait qui que ce soit de créer une simple douzaine de mouettes par plage, ou bien alors est-ce que la mesquinerie existait déjà ? Avant les mouettes ?
Enfin me voilà sur cette plage du commencement avec quelques oiseaux primitifs pour tournoyer au-dessus de l’eau et, pendant quelques minutes, l’espérance de vivre en paix, d’une humeur massacrée certes, mais au moins débarrassé des philistins à moteurs et des motards furieux. J’ai pu croire allongé nu sur mon drap de bain jaune paille, avoir semé cette civilisation bruyante, celle-là même qui derrière le sourire des loisirs de plein air vous taillade les tympans sans comprendre le mal qu’elle vous fait, sirène aveugle qui n’entend pas votre douleur (de fait, elle ne peut, elle est sourde à son propre fracas).
L’enfer n’est pas pavé de bonnes intentions, il est sonorisé par un bidet.
Toujours est-il qu’étendu là au milieu de presque rien, moi j’avais mon reste, et c’était drôlement bonnard de n’avoir aux oreilles que le chant de la nature. Avec ça j’avais bien l’impression d’avoir perdu dix kilos de stress. Mais bien sûr.
Mais bien sûr il a fallu qu’un type sur l’eau ait l’envie généreuse de faire hurler le moteur de son Jet Ski. Bye bye le décor début ère quaternaire, retour à la modernité. Le rustre allait et venait du rivage vers le petit large en faisant un boucan de tous les diables à ouvrir la poignée de gaz de son engin démoniaque. Encore une fois, je pouvais gueuler, c’était pour les mouettes, lui de toutes façons n’entendait que son plaisir. Tant pis je me suis dit, le sort s’acharne, soyons beau joueur, la civilisation a gagné, sauvage que je suis j’ai perdu, je rentre dans ma hutte.
Mais pas si simple de rentrer, peut-être qu’aujourd’hui une mouche m’a piqué, je suis toujours agacé ; à moins que ce ne soit à cause de la chaleur, ou bien de cette soudaine demande de divorce, – cela lui aurait-il coûté de me prévenir de son départ ? – me voilà fort peu considéré, loin s’en faut. Et du coup dépité je frappe et creuse le sable de mon pied. Et finis par me cogner sur un galet, un très beau galet même, plat lisse et poli, s’excusant presque de m’avoir heurté le pied. Pour peu que l’on s’intéresse au destin des galets, celui-ci avait dû avoir une histoire patiente à travers les âges tant ses courbes étaient arrondies et ses surfaces planes. Sûr qu’il inspirait le respect et les longs ricochets celui-là. Je me suis baissé pour l’adopter et immédiatement à ma main son contact lisse et dense m’a rasséréné. J’ai avancé en direction de la grève dans l’espoir d’un peu de fraîcheur, à défaut de silence. Les pieds dans l’eau tiède, mon beau galet plat à la main, j’ai vu arriver vers moi le type au jet ski et son boucan insupportable, qui enclenchait son énième virage pour rejoindre une énième fois le large.
C’est à ce moment précis où il relançait sa machine pour repartir, quasiment à l’arrêt à dix mètres de moi, le galet fermement calé entre le pouce et l’index, que dans un réflexe de jeunesse mon bras s’est tendu, mes jambes se sont légèrement fléchies et mon buste a entamé un lente et précise rotation de quarante cinq degré vers l’arrière ; c’est à ce moment unique dans l’histoire de cette plage que d’un geste vif et ample, d’un retour rapide de mes épaules face à l’horizon, j’ai balancé mon somptueux galet au raz de l’eau pour le voir en quatre bonds imperfectibles propulsé direct à cinquante centimètres au cul du scooter. A cet instant je ne peux pas dire que je n’en avais pas envie, ça non, j’en rêvais même ; mais la journée m’avait déjà apporté son lot de déceptions, et je n’osai y croire. C’est pourtant ce qui arriva, le dernier bond du galet le vit disparaître dans la tuyère du jet ski dans un horrible fracas de métal martelé par la pierre qui torpilla l’hélice du moteur. J’ai instinctivement levé les bras au ciel en signe de victoire et entamé au bord de l’eau la danse du hasard. Au moment même d’ailleurs où le type se retournait pour comprendre ce qu’il était entrain de lui arriver. J’ai dû crier de joie ensuite quand le moteur s’est engorgé puis a finalement calé. Silence marin. La machine s’est immobilisée un instant, une des mouettes a poussé un cri strident en tournoyant au-dessus de nous, jusqu’à ce qu’une vague ne renverse l’équipage inerte et n’envoie paître son cavalier piteux à la baille. Plouf.
De l’eau jusqu’à la taille, le type s’est relevé, visiblement hébété, puis il s’est mis dans l’idée de me courir après. Il était en rage et me hurlait dessus, m’intimant de venir le rejoindre pour me faire avaler mes ancêtres. Pitre éclaboussé de ridicule, Il frappait l’eau de ses poings jusqu’à ce qu’à force de gesticulations il ne s’affale à nouveau et re-plouf.
J’ai ri comme un possédé en courant jusqu’à l’arrêt de bus et le chauffeur dut me croire ivre tant je titubais sous l’effet des pintes de rires. Assis dans le fond je bénissais ce bon vieux galet d’avoir résisté à l’usure du temps, de s’être refusé la facilité à devenir sable de plage, d’avoir su attendre, stoïque et muet des milliers d’années durant, sans rien céder de ses convictions depuis l’aube des temps, pour enfin trouver sa place dans le monde.
Et paf! Dans la turbine de l’autre cuistre à moteur.
Cette aventure m’avait redonné le sourire et avant de rentrer chez moi je me suis arrêté en ville prendre quelques bières en terrasse. J’avais du temps maintenant. Deux ans qu’elle était partie avec ce con et sa moto. Bof bof. Deux ans pour un homme ça valait bien une éternité de caillou.

Les sièges vides (autour de nous).

7 mai 2008

Petits ou grands,

Allers-retours ou allers simples,

(J’apprends qu’il faut faire avec ça)

Les gens voyagent.