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Futur conditionnel.

6 décembre 2008

Moi ce que j’aimais lire quand j’étais plus jeune, c’était des romans d’anticipation. Des trucs bien flippants et hyper technologiques. CyberFlics, cyberClébarts, cyberNichons. C’est bien simple, toute la société était cybernétique. Et vas-y que je te cliques, et je t’envoie mon flux électronique, et je t’upload le fichier de ma tante. Ah ça on peut dire que ça cliquaillait vraiment de partout dans mes bouquins; même le Sylvain le boucher de la rue Linux touchait plus à sa viande. Il suffisait qu’il regarde intensément un petit boîtier noir pour que soient numérisées ses pensées et qu’apparaisse sur la neutro-balance un beau rosbeef de 600 grammes qui allait ravir toutes la famille en ce beau dimanche nucléaire d’avril 2017. C’était une société idéale où tous les problèmes avaient trouvé leur solution. Plus de microbes, plus de pauvres, plus de travail, plus de guerre, un monde idyllique dirigé du haut d’une gigantesque tour par un ensemble de processeurs programmés pour respecter les Lois des Robots d’Asymov et ainsi mener l’humanité d’une voix fluttée quasi orgasmique jusqu’au nirvana social. Et ça roulait comme ça, des hologrammes gigantesques diffusaient les images des meetings des dirigeants GYGAX, ceux là même qui avaient programmé les droïdes régisseurs du bonheur humain ; on assistait à un déferlement d’enthousiasme de la part d’une foule toujours plus nombreuse et toujours plus prompte à scander GYGAX! GYGAX!
Ainsi, si l’on exceptait quelques vieux sous-drônes libidineux qui s’ouvraient le capot devant d’antiques radiateurs à bain d’huile, partout dans les Mégacitopolis régnait la douceur de vivre ; un mode de vie parfait et sans vices où les enfants pouvaient enfin courir dans les parcs en se régalant de bonbons Vertèbres sans risquer autre chose que de voir leurs lèvres se gercer de tant de sourires.
Jusqu’à la putain de page 217. Là, en général, un petit truc de rien du tout, un demi grain de sable rachitique, un rebel douze des déchetteries se mettait à semer la zone. Un de ces humain mal formaté aux cheveux drus qui habitait dans les angles tranchants des cités exilées, dans ces villes rebuts où la loi faisait rire et grincer quelques dents sur le ciment, là où le gouvernement envoyait comme au bagne les esprits retors à toute forme de civilisation s’enrhumer aux vents pestilentiels des pôles de retraitement organiques, à jamais condamnés à ne pas être heureux et sentir le rognon. Les vils.
A partir de là, tout partait en couille. Les anomalies séquentielles postulaient à la multiplication, des chimères oniriques se mettaient à mordre leur propriétaire, un enfant se trouvait foudroyé en classe d’avoir simplement levé le bras pour répondre à sa gentille maîtresse un jour d’orage, son autopsie révélant un taux de broxyde de smoul 10 fois supérieur à la norme – on découvre aussi que le broxyde de smoul est utilisé en loucedé pour la fabrication des bonbons Vertèbres. Ca déconne sévère de partout dans les cités et les cybers GygaCops, stressés qu’ils sont par la zone qu’a mis le rebel aux cheveux drus et sa bande se mettent à arrêter et cogner sur tout ce qui bouge. A un moment même sur le trottoir y a une petite vieille qui veut leur donner des bonbons Vertèbres pour leur souhaiter bon courage dans leur mission de pacification et ils la déglinguent comme une vieille flaque. La scène se passe devant les yeux humides du Rebel XII et de sa bande qui jure de tout faire pour de changer ce monde sans âme et venger la petite vieille.
La fin du bouquin devenait de plus en plus flippante, les autorités SupraNationales mettant tout en oeuvre, massacres de grosses femmes, sacrifices de pauvres cons, lobotomies payantes, pour restaurer le bonheur enfui par la faute de ces gens imparfaits, sales pauvres et ingrats
-« Mais palsambleu Virginie, que veulent-ils que nous ne leur donnons pas ?! » s’exclama le Gouverneur en proie au doute.
J’avais quatorze ans et je sortais souvent de ces bouquins avec le cerveau en sueur, les neurones moites, et la sensation d’un malaise quasi palpable, comme si j’avais une paroi de métal dans la tête qui m’empêchait de penser librement. Je regardais alors à la fenêtre histoire de me rassurer, de voir que ma rue était toujours pareille, pas d’HéliScooter, pas de VideoDelator, pas de GygaCops avec leur Pulsar et leur clébarts GygaDobs, seulement Pascal sur son 102 et Monsieur Maes qui traîne son vieux lévrier pas encore mort.
C’est dans ces moments là que j’adorais que ma mère m’appelle pour venir manger, j’oubliais illico mon angoisse futuriste et je revenais soulagé dans cette réalité imparfaite qui, peux-tu le croire, laissait des fils dans la soupe aux légumes.

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