Mercure liquide.

17 septembre 2008

Personne ne bouge. Le soleil a cloué au sol toute idée de mouvement pour longtemps. Surtout pas de gestes brusques. OK. Je suis une barre de nougat et j’ai la bouche ouverte. Je bronze au bord de l’eau, je bois je lis je dors, encore s’il vous plaît, encore.
Pendant que je rêve au couchant, quelqu’un entre dans la chambre et me refait les cuivres au chiffon doux. Le service est vraiment impeccable.
J’ai fini mon livre, je cligne des yeux et referme la bouche.
Voilà, parti et revenu.

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Une ombre dans le dos.

25 août 2008

 Je l’ai rencontrée un samedi matin au marché. Ça devait faire trente ans que je ne l’avait pas revue. J’étais occupé à choisir des pêches blanches, elle m’est passée dans le dos mais je n’ai pas hésité un instant, je l’ai reconnue illico. Elle et son air mutin, son petit nez en l’air. Bon sang ce que cette fille m’avait plu! Valérie. Je l’ai appelée par son prénom afin qu’elle se retourne. Elle a marqué un temps, je voyais bien qu’elle réfléchissait de savoir qui j’étais. Tout en me souriant elle gambergeait, ça se voyait ; autant que ses yeux verts au milieu de son visage d’ange lucide. Je l’ai aidée, après tout, trente ans avaient passé et j’avais un peu changé. Je me suis avancé vers elle avec dans le cœur mes émois de jeune homme.
« -Je suis Patrick » j’ai dit en lui souriant. J’étais sincèrement ému du hasard de cette rencontre, ici, au beau milieu d’un marché que je ne fréquente jamais, parmi tous ces gens inconnus dans cette ville qui m’avait vu naître et que j’avais quittée depuis maintenant vingt cinq ans. Valérie, la fille dont j’avais été le plus amoureux de toute ma jeunesse, l’amour secret de mes douze ans, mes premiers troubles masculins, de ceux qui ont juré toujours et gravé au couteau son prénom sur les tables en bois des salles de classes du collège. Si heureux de la revoir qu’une larme amie, familière de trente ans, m’était remontée au coin de l’œil et n’attendait qu’un baiser pour inonder ma joue.
« -Ha ouiii! Patrick!!! Bon sang ça fait une éternité. Excuse-moi hein , je ne t’avais pas reconnu tout de suite. Faut dire, la dernière fois qu’on s’est vu c’était pas hier non plus… »
Nous nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, visiblement autant émus elle que moi, même si au prix d’un effort superbe j’ai malgré tout retenu mes larmes quand elle m’a embrassé.
Valérie était toujours Valérie, toujours aussi jolie, aussi pleine de vie, d’entrain et d’allant, pleine de ce sourire enjôleur mais Valérie fragile aussi. Il y avait maintenant cinq bonnes minutes que nous nous racontions nos vies quand elle s’est décidé à me présenter le type un peu rond à l’allure sympathique qui attendait en souriant à côté d’elle. Elle lui a pris la main pour y déposer un baiser amoureux avant de déclarer de sa voix douce et cristalline.
«-Et bien Patrick laisse-moi te présenter mon mari, Stéphane. Et Stéphane je te présente Patrick,un très vieux copain de l’époque du collège, avec qui on a fait les 400 coups.». Elle était restée timide et surjouait la solennité de ses présentations. Enchanté enchanté, nous nous sommes serrés chaleureusement la main lui et moi, ravis que nous étions de nous connaître.
« -Ah bon alors comme ça avec Valérie vous avez fait les 400 coups ensemble ? » Je sentais qu’il demandait ça sans malice, sans intention de me piéger. Après tout nous avions douze ou treize ans à l’époque et non seulement nous étions très jeunes, mais trente ans après il y avait plus que prescription. L’eau avait coulé sous les ponts et emporté avec elle nos passions d’adolescents écorchés d’alors. Toujours souriant il a tout de même tenu à savoir ce qu’étaient nos bêtises de jeunesse. Il a insisté auprès de Valérie tout en la prenant par le cou et lui embrassant le front pour l’attendrir.
«-Allez mamour, dis-moi un peu, ça m’intéresse de savoir comment tu étais pendant tes jeunes années! »
«-Bon puisque tu insistes mamour. Et bien disons par exemple, si ma mémoire est bonne, Patrick tu m’arrêtes si je dis des bêtises, je crois me souvenir que c’est dans la salle de sports derrière le collège, dans un petit réduit où on allait ranger les tapis, que Patrick a connu sa première sodomie. Ha! Je me souviens qu’on lui avait fait ça avec les poignées en bois des cordes à sauter. Et le lendemain puisque tu veux tout savoir, à moins que ce ne soit le surlendemain peut-être ? Je ne sais plus, enfin toujours est-il que c’était chez ses parents, au sous-sol, on a remis ça mais cette fois avec la fameuse bouteille de coca qui s’est brisée. Hein Patrick, c’est ça ? Je ne dis pas de bêtise ?»
«-Non non Valérie, c’est bien ça » ai-je acquiescé.
Un téléphone portable s’est mis à jouer les Walkyries et le mari de Valérie a décroché tout en s’éloignant de quelques pas, s’excusant d’un geste de la main auprès de nous.
-«Bon écoute Patrick je vais devoir te laisser, je dois me dépêcher de finir les courses, ce midi j’ai toute la belle famille et les enfants à manger et crois-moi c’est beaucoup de travail. Ça m’a vraiment fait plaisir de revoir et qui sait, peut-être une autre fois si tu repasses dans la région aurons-nous plus de temps pour bavarder et reparler du passé. Allez, au revoir, et porte toi bien.»
A nouveau nous nous sommes embrassés, avec toute la tendresse des vieux amis qui ne se doivent plus rien et Valérie est partie rejoindre son mari. Son panier d’osier à la main je regardai s’éloigner la toute jeune fille que j’avais connue. Elle et lui eurent tôt fait de disparaître, avalés par la foule vorace des jours de marché. Un peu triste, alourdi de nostalgie, je me suis remis en route en songeant à ma jeunesse, à l’innocence de ces jours heureux.
Pas bien longtemps, mon portable s’est mis à sonner lui aussi, me rappelant à ma vie d’adulte.
Je décrochai.
–  «Allo oui, Patrick Bateman j’écoute ?

C’est pas bientôt fini ?

17 août 2008

Vous savez ça fait maintenant une éternité que j’habite ici, et je dois dire que je ne supporte plus les voisins du dessus. Cette façon si bruyante qu’ils ont de vivre! Je pensais bien m’habituer, ou qu’ils allaient eux, se calmer, qu’avec le temps j’allais y prêter moins attention ; mais rien à faire. Impossible de trouver le repos. En plus de ça peut-être même qu’ils sont de plus en plus vivants, et de plus en plus nombreux voyez vous. Le pire dans tout ça c’est que ne pouvant bouger d’ici je ne peux rien y faire. Et ça n’arrête jamais! C’est interminable. Ils dansent, ils chantent, ils crient ils pleurent, tournent en rond, se cognent aux murs et tombent, s’allongent et se relèvent, se mettent à courir, à sauter sur place ; ils roulent des tas d’objets sur le sol, déplacent les meubles, tirent les chaises, claquent les portes, ouvrent les fenêtres, s’engueulent, se réconcilient, s’insultent, se font l’amour, laissent tomber des billes, font rebondir des balles, percent des trous, rebouchent des trous ; ils font la fête, ils se font la guerre, quelque fois même comme des animaux, comme des loups ils se mettent à hurler à la lune, à moins que ce ne soit un immense chagrin qui les fasse souffrir si fort ?
Je ne sais pas, moi là où je suis je ne vois personne et personne ne vient me voir.
Cela fait maintenant une éternité que j’habite ici, et vous savez, c’est terriblement difficile de supporter l’idée que la vie continue sans vous.
Infiniment.

Everything in its right place.

8 août 2008

Voilà une demi heure qu’il tournait pour se garer, en vain. Tant pis, pour une fois se dit-il, je vais me mettre sur une place réservée aux handicapés. De toutes façons je n’en ai pas pour très longtemps. Mal lui en pris, à peine avait-il coupé le contact de son véhicule qu’arrivaient les deux cyborgs de la BRL.
– « Ktac. Bonjour Monsieur, Brigade du Respect des Lois, vous venez de vous garer sur un emplacement réservé au stationnement des Personnes Handicapées, avez-vous oublié de coller le macaron « H » délivré aux Personnes Handicapées à l’emplacement prévu à cet effet qui se trouve à l’arrière de votre véhicule ? »
– « Heu non…en fait je n’ai pas de macaron, je ne suis pas handicapé…c’est juste que je dois me rendre à la pharmacie et qu’il n’y a plus une place de libre…je vous jure je ne pensais pas stationner longtemps, j’ai besoin d’un médicament pour ma mère, c’est très important pour elle et… »
– « Ktac. Permettez-moi de vous interrompre Monsieur, nous constatons mon collègue et moi-même que vous enfreignez la Loi. Souhaitez-vous que nous arrangions cela afin de ne pas avoir à vous verbaliser pour cette infraction grave de Type 77VX qui je vous le rappelle gracieusement vous coûterait 7700 Euros Hors Taxes d’émission CO² ainsi que 2300 points de retrait sur votre permis de déplacement ? Souhaitez-vous ne plus être Hors la Loi Monsieur ? »
– « Ecoutez oui bien sûr, je ne suis Hors la Loi que par accident, croyez bien que je ne suis pas ce genre de personne et que je respecte les lois, et les Handicapés. »
– « Ktac. Bien Monsieur, je comprends donc que émettez le souhait de ne plus enfreindre la Loi. C’est une sage décision. La Loi nous protège Monsieur, il faut La respecter. »
Les deux cyborgs se saisirent alors de lui et d’une rapide et sèche rotation du torse lui brisèrent la colonne vertébrale. Ktac.
-« Voilà, vous pouvez stationner ici dorénavant Monsieur. Je vous ai collé le macaron « H » à l’emplacement réservé à cet effet, à l’arrière de votre véhicule. Bonne journée Monsieur. Ktac. »

La clé

30 juillet 2008

Mon portable a sonné. L’écran affichait « inconnu », je n’ai pas répondu. Deux minutes après une autre sonnerie plus discrète m’indiquait que j’avais un message sur ma boîte vocale.
–  » Salut Karl, c’est Marcus. J’ai besoin de te parler, c’est assez important. C’est à propos d’elle. Tu peux me rappeler à ce numéro.  »
Marcus, mon ami. Celui-là même qui était parti avec Elle. Elle, c’est Emma, mon ex-femme, qu’il n’osait nommer comme si ça pouvait atténuer sa forfaiture. Comme si l’appeler « elle » rendait les choses plus faciles.
J’étais mal réveillé d’une nuit presque blanche, je me suis fait un café serré avant de le rappeler, lui.
Léa est sorti toute fumante de la salle de bain une serviette nouée autour de la poitrine. Quelques gouttes d’eau scintillaient encore sur ses épaules.
– » Tu veux un café ? Je viens juste de le faire.  » J’ai proposé.
Je vivais avec Léa depuis plus d’un an maintenant une relation que nous qualifiions d’entre deux, mais ni elle ni moi ne savions dire si nous étions entre deux gares ou entre deux guerres.
Elle sortait à peine de la vie d’un type borné, emporté, qui, pour ne l’avoir jamais frappée l’avait malgré tout épousée et étouffée de ses considérations conjugales éculées et lourdingues. Il lui avait ronronner fallu deux ans pour se réveiller un matin d’une colère définitive et lui balancer l’aspirateur au travers de la porte fenêtre, juste avant de quitter pour toujours le domicile conjugal. Je savais tout cela, je ne lui demandais rien et elle me le rendait bien. Je ne pense pas qu’elle couchait avec quelqu’un d’autre que moi, mais je m’avisais bien de ne lui poser aucune question quand elle rentrait de ses soirées, de ses nuits, voire de ses week-end-end à l’extérieur. Ça fonctionnait plutôt pas mal. Si nous n’étions pas dupes de notre manque d’engagement, ni elle ni moi n’évoquions un tel sujet autrement qu’emprunté de beaucoup de dérision. Pour le moins nous avions ce que nous voulions, du repos et de l’attention, fût-elle discontinue. Il m’arrivait même furtivement de ressentir que les choses pouvaient s’améliorer, que la paix pouvait exister.
–  » Marcus m’a laissé un message, il me demande de le rappeler.  » je lui ai annoncé en lui versant une tasse de café. Elle s’est assise en s’étirant.
–  » Marcus t’as appelé ? Wouaw ! A-t-elle feint de s’enthousiasmer, et il te veut quoi ?  »
Je suis passé derrière elle et lui ai déposé un baiser dans le cou.
–  » Il ne l’a pas dit, il m’a simplement précisé que c’était à propos d’Emma. » Je suis revenu m’asseoir en face d’elle. Elle s’est allumé une cigarette tout en croisant les jambes.
–  » Et tu vas le rappeler ?  »
J’ai bien compris au ton de sa question qu’elle aussi sentait venir les ennuis. J’ai renvoyé son passing-shot-shot d’un revers coupé, ça me laissait au moins le temps de me replacer.
–  » Je le rappelle si tu veux que je le rappelle, je n’en ai pas plus envie que toi, et je comprendrais que tu me demandes de le laisser se débrouiller tout seul. La dernière chose dont j’ai envie est de me mêler de ce genre d’histoire. Je peux l’envoyer se faire moudre si tu veux ?  »
Voilà, avec le temps j’avais appris à faire ça. Sans me toucher le nez. Léa s’est levée, m’a regardé en souriant tout en écrasant sa clope.
– » Après tout ce sont tes histoires. Ton ex-femme, ton ex-ami. Faut que j’aille m’habiller je vais être en retard.  » Elle a quitté la cuisine et j’ai entendu le sèche-cheveux dans la salle de bains. C’est le risque avec les balles trop molles, le smash. Je suis passé sous la douche et Léa est venue m’embrasser avant de partir pour le bureau.
–  » A ce soir. Je t’aime.  »
–  » Moi aussi je t’aime Léa!  » ai-je crié juste avant d’entendre la porte claquer. Pas certain qu’elle ait entendu. Je suis redescendu dans la cuisine après m’être habillé. C’est la pièce de la maison où je me sentais le plus chez moi. Assis devant une tasse de café, je pouvais sans broncher laisser le monde branler. J’ai pris mon téléphone, une grande inspiration, et j’ai rappelé Marcus. Il a décroché immédiatement.
–  » Karl ?  »
–  » Oui ai-je dit sèchement. Vas-y je t’écoute, sois bref je n’ai pas le temps  »
–  » Écoute, merci d’avoir rappelé je suis désolé de te déranger mais Emma est partie depuis deux jours et je n’ai pas de nouvelles.  »
–  » Et ?  » je crois bien que je souriais.
–  » Et bien j’ai appelé partout et personne ne l’a vue nulle part alors je me demandais… »
–  » Tu te demandais quoi ? Si elle étais revenue me voir ? J’essayais de ne pas m’emporter. Non désolé. Je te rappelle pour mémoire qu’elle est partie avec toi il y a trois ans.  »
–  » Je sais je sais mais je me disais… »
–  » Je dois aller bosser Marcus. Je te souhaite une bonne journée. Salut. » j’ai dit et j’ai raccroché.
Au même instant on sonnait chez moi. J’avais deviné avant d’ouvrir ma porte, je savais que c’était Emma. Je savais qu’une cascade d’ennuis m’attendait, que je n’avais pas la moindre envie de la revoir, de l’entendre, que toutes mes plaies, qui avaient mis tant de temps à cicatriser, sur lesquelles tant d’alcool avait coulé, allaient de nouveau me démanger. Mais bien sûr, et maudites soient les douleurs dont on se repaît, je suis allé ouvrir.
Emma était décoiffée, défraîchie et les yeux noircis de maquillage. Défaite. Elle se tenait devant moi, toute raide comme plantée dans le sol par le poids de son cœur. Elle me souriait doucement. Je suis resté là un moment à tenir la porte entrouverte, sans un mot. Son sourire s’est figé, son visage est devenu un brouillon chiffonné, elle s’est mise à pleurer puis s’est jeté contre moi, sa tête contre ma poitrine et ses bras m’enserrant comme le dernier arbre debout au milieu d’un ouragan. Elle souhaitait visiblement que je la prenne dans mes bras. Alors voilà, j’ai posé mes mains sur ses épaules tout en essayant de la calmer.
– « Allez, calme-toi Emma, ça va passer, ça finit toujours par passer ces choses là »
J’ai fait un signe au facteur qui déposait mon courrier et j’ai fait entrer Emma. Misère. On serait mieux à l’intérieur. Je lui ai proposé un café et nous nous sommes retrouvés dans la cuisine.
–  » Assieds-toi je t’en prie  »
Je me suis assis en face d’elle à l’autre extrémité de la table. Elle reniflait le nez dans sa tasse. Elle a sorti un mouchoir de son sac et s’est essuyée le visage.
– « Je suis désolée Karl.  » a-t-elle fini par dire.
–  » C’est rien, c’est pas grave  » Je n’en pensait pas un mot. Je me tortillais sur ma chaise, j’étais mal à l’aise, je ne savais toujours pas pourquoi elle était venue chez moi. Peut-être étais-je la seule personne qui pouvait l’aider, qui pouvait entendre ce qu’elle avait à dire. Peut-être me considérait-elle maintenant comme un ami. Après tout, il n’y avait plus rien entre nous, tout avait été dit, et pour voir vécu ensemble cinq ans nous pouvions tout nous confier. Peut-être n’a-t-elle jamais su ce que j’avais souffert.
–  » Tu es seul ? Léa n’est pas là ?  » m’a-t-elle demandé
–  » Elle est partie bosser y a pas une demi-heure. » j’ai répondu.
–  » Elle travaille toujours pour Barents ?  »
–  » Oui toujours. Bon écoute, Emma, tu peux comprendre que ça soit bizarre que tu sois là ? Alors venons-en au faits, en quoi puis-je t’aider  » Je me suis rendu compte en finissant ma phrase que je l’agressais.
–  » Tu sais si ça t’ennuie je peux repartir, je comprends que tu aies peur que Léa ne nous surprenne.  » Elle avait cessé de pleurer et sa voix avait retrouvé sa chaleur. Et merde, qu’est-ce qu’elle me faisait. J’ai flairé le piège et pendant un instant j’ai failli acquiescer, lui demander de partir, que de toutes façons j’étais certainement la personne la plus mal placée pour l’aider, que j’étais rangé des voitures cabossées et des histoires tordues, que j’avais eu mon lot à la tombola des naïfs et que je l’en remerciais. Et puis non, après tout je ne craignais rien, Léa n’avait rien à surprendre, Emma allait me raconter deux ou trois trucs sur ce clown de Marcus, j’écouterai poliment, et d’ici une heure tout au plus elle serait repartie. Emma s’est levée pour aller poser sa tasse sur le plan de travail. J’aurais juré, quand elle est passée à côté de moi, que son avant-bras avait frôlé mon épaule.
–  » Ça t’ennuie si je passe vite fait dans ta salle de bains ? Elle a dit. J’ai ouvert la bouche pour dire « bah… » pendant cinq secondes puis je me suis entendu lui dire  » non vas-y, c’est au fond du couloir à droite. »
–  » T’es gentil.” Elle a répondu, elle se tenait debout devant moi et me souriait. “Tu sais finalement ce n’est pas une bonne idée, je sens bien que ça te gêne. Je vais repartir, je n’ai rien à faire chez toi et je ne veux pas t’attirer d’ennuis. Le temps de me repoudrer le nez et je te laisse.  » Ouf. Ça m’a soulagé d’un coup, comme si on m’annonçait le report de la fin du monde sine die. Cinq minutes à tenir et elle serait partie. Je l’ai laissée aller se rafraîchir et je suis sorti jeter un œil à ma boîte aux lettres. Il semblait qu’on allait échapper à l’orage annoncé. Peut-être même qu’après ça j’irai courir quelques kilomètres sur la plage. Ma boîte aux lettres m’apportait des nouvelles de ma banque et d’un gars prêt à se démener pour me refaire la baraque de la cave au grenier. J’ai à peine sursauté en voyant Léa sortir de son coupé mauve.
–  » J’ai oublié mon portable et j’ai tous les numéros de mes clients dedans. Ça va toi ?  » elle a dit avant d’appuyer ses lèvres sur ma bouche.
–  » Ça va oui…  » j’ai marqué une pause avant de reprendre, l’estomac sous vide « Léa tu sais j’ai rappelé Marcus  » mais elle m’a interrompu.
–  » Pas maintenant chéri, je suis vraiment à la bourre  » Et elle a disparu à l’intérieur. Je suis resté à l’attendre dehors, après tout je venais d’essayer de lui dire la vérité et peut-être même que dans sa précipitation elle ne s’apercevrait-elle de rien. Elle souriait en ressortant quarante cinq secondes plus tard.
 » Dis-moi Karl, c’est qui sous la douche ?  »
Raté.
–  » C’est ce que j’essayais de te dire, j’ai rappelé Marcus qui me demandait si j’avais vu Emma… » Léa se tenait face à moi, les bras fermement croisés qui lui remontaient les seins et attendait la suite. J’ai continué à lui expliquer « …A peine j’avais raccroché qu’elle sonnait à la porte. Elle était en pleurs et je l’ai fait rentrer… » Toujours pas de réaction.  » Je lui ai proposé un café, puis elle m’a dit qu’elle allait repartir, que c’était une mauvaise idée de venir ici. Mais avant elle m’a demandé si elle pouvait utiliser la salle de bains pour se refaire une beauté.  » J’avais l’impression d’être un gamin qui confesse sa dernière bourde. Léa ne bronchait toujours pas.  » Jamais elle ne m’a parlé de prendre une douche je t’assure. Je suis sorti voir s’il y avait du courrier et tu es arrivée. Voilà.  »
– “ Voilà ?”
– “ Ben oui voilà.” J’ai dit.
–  » Il ne s’est rien passé d’autre ? »
–  » Non rien d’autre.  »
–  » Donc elle se fout de nous, c’est ça ?  »
–  » Ben oui on dirait bien  » j’ ai dit. Léa a soupiré profondément.
–  » T’es d’accord ? Elle se fout carrément de nous et elle est à poil sous notre douche ?
T’es d’accord ?!  »
–  » Carrément d’accord même.  » j’ai confirmé.
Elle a dit OK laisse-moi faire et elle est partie en courant à l’intérieur. J’ai entendu des bruits de coups dans une porte, Emma qui criait, qui suppliait Léa d’arrêter, avant de les voir ressortir toute les deux, Emma grimaçant et gémissant, complètement nue et trempée, le bras tordu à la limite de la rupture par la clé que lui infligeait Léa. J’ai fait un pas de côté pour les laisser passer. Il était évident à cet instant qu’il ne valait mieux pas que je bronche. Léa, un mètre soixante trois, ceinture noire de Sudoku. Une fois sur le trottoir, Léa lui a lâchée le bras, l’a saisie fermement d’une main par le menton pour lui hurler en pleine face  » Plus jamais tu ne viens ici! Plus jamais je ne te revois! OK ?! “
D’une volte face elle a tourné les talons pour rentrer, m’a adressé un sourire avant d’ajouter :
– Tu peux penser que j’y vais fort mon chéri, mais sache que je n’y ai pris aucun plaisir ; il fallait le faire et je l’ai fait. J’ai jeté un œil à Emma qui chialait, trempée et nue assise par terre. Je me suis approché d’elle pour lui dire que j’étais désolé et que je revenais avec ses fringues. J’ai ramassé aussi vite que j’ai pu tous les vêtements qui semblaient lui appartenir et suis ressorti en courant. L’altercation avait attiré du monde. Mon voisin, un type costaud au pourcentage de graisse corporelle faible, se tenait accroupi auprès d’Emma toujours assise qui semblait peiner à émerger de son cauchemar.
– » Vous avez été agressée ? Vous voulez que j’appelle les secours ?  » il lui a demandé. Je sentais bien au regard qu’il me coulait qu’il aurait aimé qu’Emma ait besoin de lui, qu’il n’attendait qu’un mot pour me choper au collet et laver l’honneur de la dame. Mais non, elle lui répondu en reniflant que non, que tout allait bien et qu’elle allait rentrer chez elle. Le type m’a regardé en haussant ses lourdes épaules inutiles, il a soupiré en secouant la tête, puis en maugréant s’est décidé à rentrer. J’ai demandé à Emma toujours assise si elle était capable de se rhabiller toute seule.
–  » Dégages !  » m’a t-elle lancé vertement. D’un bond elle s’est remise debout. Elle s’est frottée les fesses pour se débarrasser des gravillons et d’un papier gras collés à sa peau , puis tout en reniflant a enfilé son jean et son pull. Elle a remis ses chaussures, parcouru dix mètres puis s’est retournée pour me dire :
–  » Je voulais juste parler à quelqu’un et me reposer Karl, rien d’autre, et tu le sais. Je n’avais aucune envie de baiser avec toi. Tu n’a jamais été un bon coup de toutes façons et ça aussi tu le sais. Mais tu es lâche Karl, c’est ce que tu as toujours été. Tu n’as même pas cherché à me récupérer quand je suis partie. Tu m’as laisser te quitter sans tousser juste parce qu’il aurait fallu que tu affrontes Marcus et que tu avais la trouille. Alors quant à expliquer à Léa que j’avais seulement besoin de parler et de souffler un peu, c’était bien au-dessus de tes capacités.  » Elle a hoqueté, reniflé, fait trois pas puis de nouveau s’est retournée pour me balancer, définitive :
– » T’es un connard Karl !  »
Soit. Je suis resté les mains sur les hanches à la regarder partir, à me demander si on méritait ce qui nous arrivait, si c’était juste et réel, si j’étais bien ce type veule et insipide qu’Emma venait de décrire ou bien si tout le monde arrangeait sa propre réalité histoire de ne pas trop en souffrir. Si l’auto persuasion était le remède à tout. Je suis rentré au moment où Léa ressortait. Ses yeux brillaient d’un éclat rieur et léger.
– » Voilà! m’a t-elle lancé radieuse. On en reparlera ce soir si tu veux bien, j’ai un boulot monstre et tout ça m’a mis en retard. » Elle m’a pris par le cou pour m’embrasser. J’ai senti son corps ferme se presser contre moi comme jamais, sa langue fraîche fouiller ma bouche et son bassin magnétique se plaquer sur mon sexe. Elle a desserré son étreinte et m’a laissé la regarder partir. Elle me manquait déjà. J’ai fait un signe au facteur qui finissait sa tournée puis j’ai souri comme un type guéri en regardant le ciel. Plus rien n’était comme avant, l’air était tiède et j’y voyais beaucoup plus clair.
J’étais amoureux.

Match nul.

16 juillet 2008

Le gamin joue sur la banquette arrière. Les pieds en l’air il frappe dans ses mains au rythme de la musique. Devant son père s’impatiente au volant. Il laisse pendre son bras gauche le long de la portière. On n’avance pas d’un pouce depuis cinq minutes. La rue est saturée des gaz d’échappement.
Il tire sur sa clope et avale une longue goulée de bière. D’un geste nerveux il regarde sa montre et hoche la tête en soupirant de dépit. De la paume de sa main il frappe deux ou trois coups nerveux sur le volant. Sûr qu’ils vont être en retard et que le match aura commencé.
D’un trait il vide sa canette qu’il envoie exploser sur le trottoir. Il tire une longue taffe sur sa clope, lève les yeux au ciel et maudit le sort ; puis brusquement, il explose de fureur, il se tourne vers la banquette arrière et hurle au visage du gamin.
-« Jimmy bordel !! T’arrêtes tes conneries hein ! »
La bouche ouverte, le gamin s’est arrêté net de frapper dans ses mains, il ne fait plus un geste. Son  père est resté un instant comme ça à le plomber du regard, histoire d’être sûr qu’il n’allait pas recommencer. Les bagnoles se sont mises à avancer et derrière eux les klaxons se font entendre. Il a gueulé un truc avec enculé dedans, enclenché la première et fait hurler le moteur. La bagnole a giclé brusquement pour s’immobiliser dans un crissement strident vingt mètres plus loin.
De nouveau au point mort, il n’y a plus que le bruit des moteurs, et la fumée des pots d’échappement qui commence à piquer les yeux.

Xpérience

11 juillet 2008

Au volant, quelque part sur la route de la Poterie, entre Wimille et Boulogne sur Mer….
Vendredi 27 juillet 2007, aux alentours de 13 heures, sur France Culture…

« Si on rassemblait la totalité des vers de terre existants, on obtiendrait une masse plus imposante que la masse de tous les autres animaux de la terre réunis…. »

OK ?

Maintenant fermez les yeux,  et VISUALISEZ cette gigantesque partouze de vers de terre……Vous  percevez les bruits de sucion ? Vous sentez sur vous le frôlement de tous ces corps humides ? Maintenant c’est vous qui êtes ver de terre, vous avez chaud, vous suez, vous glissez, et votre corps s’enchevêtre inEXtricablement aux autres corps, il n’y a plus de genres, plus de sexes, vous passez d’un corps à l’autre, vous goûtez à tous, vous même êtes goûté, par tous, par toutes, votre corps entier est érogène, chaque contact est une jouissance, vous glissez, encore, la pression des corps se fait de plus en plus dense, vous n’êtes plus qu’une longue plainte de plaisir, vous approchez du centre de la masse, tout s’obscurcit, et puis soudain, soudain une gueule s’ouvre devant vous, énorme, un gouffre vertigineux, des centaines de dents acérées, et vous voilà pris au piège des contractions de ces corps annelés qui vous conduisent inexorablement vers cet abîme, pas de réchappe, vous tombez, pardon Monsieur la route de la poterie ? 

 « Pardon Monsieur, la route de la Poterie ? »

– « Hein ? » (j’ouvre la vitre de ma bagnole) 
– « Pardon Monsieur, je cherche la route de la Poterie ? »
– « Ah oui. Heu…Ben vous y êtes Madame. »
– « J’y suis ? Bien. Merci bien Monsieur. Au revoir. »
– « Madame ? »
– « Oui ? »
– « Vous saviez pour les vers de terre ? »
– « Oui. Je vous ai sauvé la vie n’est-ce pas ? »
– « Heu..Oui,  mais comment… »
– « Ne cherchez pas, j’arrive toujours au bon moment. »
– « Vous êtes qui ? Une sorte d’ange gardien ? »
– « Si on veut. »
– « Mais alors vous existez vraiment ? Je veux dire, ce n’est pas juste un truc de ma tante pour endormir mon oncle ? »
– « Non, en effet, j’existe vraiment. »
– « Ben mince alors… »
– « Oui hein…C’est tout ? »
– « Heu..ben oui..c’est tout… »
– « Allez au revoir Monsieur. »
– « Au revoir Madame. »

Alors, me laissant seul au bord de la route, ange majestueux comme revenu des ténébres, elle a repris la direction du ciel.
Ses grandes ailes noires ont giflé l’air, elle a pris de l’altitude et j’ai vu sa culotte.

Aujourd’hui (les chiens).

8 juillet 2008

Ce matin mon chef est venu me voir en remuant la queue. Il avait un service à me demander.
Il voulait que je le depanne de quelques croquettes. Evidemment je lui ai dit que je n’en avais plus.
Il n’en a pas cru un mot et m’a pissé sur la jambe.

Vingt et quelques grammes (le poids de mon âme)

1 juillet 2008

Mes affaires étaient prêtes et tenaient dans une petite valise. J’ai relu une dernière fois les résultats du labo, j’ai pris le chien, la bagnole et on est parti. J’avais ouvert la vitre côté passager pour que le clebs puisse sortir la tête dehors. J’ai fait comme lui jusqu’à ce que je n’y vois plus rien, tellement le vent me faisait pleurer les yeux. Je savais que j’étais en route pour ma dernière ballade et l’idée m’a traversé l’esprit de me remettre à fumer, et peut-être à boire aussi. Chienne de vie. – « Qu’est-ce que t’en penses Elwood ? Autant mourir en mauvaise santé non ?  » Adopté. Bien sûr le clebs ne m’a pas répondu, mais à le voir dodeliner de la tête je peux dire que ça n’avait pas l’air de lui déplaire. Alors j’ai dodeliné de la tête aussi, par mimétisme, pour jouer avec lui ; du coup il a remis ça de plus belle avec sa gueule souriante, puis il s’est mis à aboyer, à japper plus exactement, wouf! Il m’a posé ses deux pattes avant sur l’épaule pour me lécher l’oreille. –  » Haaa! Dégage! J’ai dit. Tu sens le coyote. » Ça l’a calmé un peu et il s’est remis le museau à la fenêtre. On avait pris la route de la côte, c’était la fin de matinée et le vent d’ouest faisait rentrer la houle dans la baie en contrebas. La mer roulait des épaules et dans certains virages on prenait des embruns sur le pare-brise et sur la tronche. On a roulé deux heures comme ça, puis le clebs m’a fait comprendre qu’il avait besoin de se dégourdir les jambes. J’avais envie d’une bière ou deux, d’une clope ou deux. On s’est garé sur la place du bled, c’était l’automne mais l’arrière saison drainait encore pas mal de monde et les terrasses de bistrot étaient quasi pleines.   J’ai demandé à Elwood de s’asseoir et de rester tranquille. J’ai commandé une pression et un paquet de cigarettes. J’ai souri à ma voisine de table qui m’offrait une contre-plongée sur sa poitrine en se baissant pour ramasser son jeu de clés. Elle a semblé hésiter en croisant mon regard puis m’a rendu mon sourire, son mari occupé à compter la monnaie rendue par le serveur. J’ai redemandé une bière et rallumé une clope. J’ai pensé à Michelle, ma femme, qui en rentrant du boulot devait avoir trouvé la feuille du labo et constaté mon départ. Sûrement qu’elle pleurait un peu, qu’elle encaissait le coup et maudissait les crabes. J’ai payé mes bières et mes clopes, j’ai fait grimper Elwood dans la bagnole et nous sommes repartis. Le ciel se couvrait maintenant et il n’allait pas tarder à pleuvoir. Les arbres frissonnaient et commençaient à regret à céder quelques feuilles au vent. J’avais mal aux tripes, mais pas assez cependant pour m’ôter le goût de la route. Je décidais de rester sur la départementale et de contourner la ville, j’avais encore quelques heures devant moi avant la nuit pour chercher un endroit où dormir. Peut être chez Marcus. J’avais eu de ses nouvelles récemment et ce n’était pas la joie. Il avait repiqué au truc après dix ans d’abstinence. « Trop seul » avait-il lâché à sa soeur que je voyais de temps en temps. Pas de femme, pas d’enfant, même pas un clebs ; de fait sa seule compagnie devait être le fantôme des beaux jours avec Suzanne, partie un matin d’avril après qu’il avait tenté de la dérouiller, persuadé qu’elle le trompait, avec moi. Ce qui n’était pas faux, mais aussi très éthylique. Nous étions tellement ivres elle et moi qu’on est supposé avoir baisé. On s’est réveillés nus au matin dans mon lit, nos fringues éparpillées dans toute la chambre, mais sans plus aucun souvenir de la veille, une migraine atroce et un black-out total. La vodka. Au petit matin, vite rhabillée, Suzanne est rentrée chez elle. Marcus l‘attendait, ivre mort, sur le pas de la porte et le ceinturon à la main. A l’époque nous étions amis et voisins, et de ma fenêtre j’ai assisté éberlué à la scène. Suzanne qui rentre chez elle sous la menace d’une boucle de ceinturon brandi au ciel, Marcus qui hurle et qui chancelle ; et à peine dix minutes plus tard, Suzanne qui s’enfuit de chez elle, en courant, un vanity à la main, poursuivie par Marcus, boitant bas et se tenant les couilles. Il ne l’avait jamais rattrapée et il aurait comme dernière image d’elle, avant de s’évanouir sous la douleur de sa jambe brisée, la voiture de Suzanne qui démarre en trombe, et les reflets dorés du soleil sur une alliance qui plane un instant avant de disparaître dans la poussière.
Je savais que je prenais un risque en me pointant chez lui, même après tant d’années. Mais après tout je lui devais bien ça. Au moins n’aurait-il pas à regretter de ne pas m’avoir pardonné, de ne pas être venu me voir ; ainsi nous nous serions revus et le soulager de ça allègerait ma conscience et m’aiderait à mourir en paix. Je pensais à tout ça quand une plume noire est venue s’accrocher au pare-brise ; pendant un bref instant j’ai frissonné, me demandant si mon coeur n’était pas irrémédiablement trop lourd pour la balance, si je n’avais pas perdu tout espoir d’atteindre les rives de la sérénité. Si, le moment venu, mon coeur n’allait pas être dévoré et mon âme perdue à tout jamais. Peut-être Marcus avait-il raison, j’étais son ami et j’avais foutu sa vie en l’air ; je devais payer. J’avais trahi, j’étais maudit, pourri jusqu’à la trogne et je méritais le plus profond des enfers. J’ai balayé ces pensées morbides d’un aller-retour d’essuie-glaces. Foutaises ! J’ai dit au chien, je vais mourir c’est déjà bien assez tu ne crois pas ? Ce qui se passe après c’est ce qu’on raconte avant, dans les églises et dans les livres, mais surtout dans la tête des vivants. C’est bien assez des peines d’une vie pour avoir à se soucier d’une présomption d’au-delà, fut-il menaçant. Ce sur quoi je me suis allumé une clope, aspirant la fumée bien au fond des poumons comme pour lever un peu plus haut mon poing brandi au ciel. La pluie et le jour se sont mis à tomber et j’ai tiré le chien par le collier pour le ramener à l’intérieur et fermer la vitre passager. Puis la pluie a redoublé de violence et ma conduite est devenue approximative, baladé par les rafales de vent je mordais le bas côté à chaque véhicule que je croisais. Je me suis traîné péniblement encore une demi-heure à quarante à l’heure, klaxonné par les types qui essayaient de me doubler comme par ceux qui arrivaient en face et me voyaient zigzaguer. Je me suis garé vite fait sur le premier parking, les mains crispées sur le volant, avec une douleur atroce aux tripes. J’ai soupiré dans le silence de l’habitacle comme après un atterrissage catastrophe, coupant le contact et détachant ma ceinture, des gouttes de sueur perlaient à mon front. J’ai jeté un oeil au passager. Elwood avait l’air de me dire de me calmer, que ce n’était pas si grave. Aussi je me suis trouvé bien prudent pour un type qui allait mourir. Le chien et moi avons attendu que ça se calme. J’ai mis la radio et un type nous a expliqué comment il avait réglé ses problèmes de succession en souscrivant à l’assurance Partir tranquille. Sur un autre canal une jeune fille expliquait que le pire n’était jamais sûr et qu’à condition de le vouloir vraiment, on pouvait décider de son avenir. Bien. J’ai coupé la radio et je me suis allumé une clope, j’ai pensé calmement à mon avenir et à ma succession. J’avais cinquante deux ans et les intestins en lambeaux – du papier à cigarette humide m’avait expliqué le toubib. Côté famille, un frère riche de ses affaires avec qui je n’avais plus de contacts depuis vingt ans, des parents morts et enterrés depuis longtemps et une fille qui achevait son adolescence en m’ignorant du silence des reproches, grimaçant chaque regard à mon adresse. Le fameux ordre des choses.
La pluie avait cessé maintenant et nous avions repris la route. Le chien et moi approchions de chez Marcus. Marcus à qui j’avais présenté Suzanne, sa femme. Marcus avec qui j’avais usé ma jeunesse, Marcus qui avait toujours su se taire, me cautionner, même quand il y avait beaucoup à dire, même quand j’avais bousillé sa bagnole en la plantant dans celle de Cathy Millet qui baisait sur la plage avec ce connard de basketteur. Marcus qui au nom de ma simple présence mettait son mouchoir sur n’importe quelle fille à lever, pourvu qu’on aille pêcher le bar, pourvu qu’on aille fumer et rêver le soir sur la digue ; n’importe quelle fille jusqu’à Suzanne. Nous devions avoir vingt deux ans lui et moi et je connaissais Suzanne des cours de soutien en anglais que je prenais à la fac avec elle. Il ne m’avait pas fallu une semaine pour que je l’invite à venir prendre un verre un soir après les cours. Suzanne plus que jolie, Suzanne débordante de vie ; cinq minutes passées à ses côtés vous transformaient la journée ; elle était ce genre de fille dont émane cette énergie contagieuse qui vous laisse voir que rien n’est grave ici bas, qu’on peut tout oser et que tout va toujours s’arranger. Marcus devait nous rejoindre et sans son arrivée, je crois bien que j’allais essayer d’embrasser Suzanne. Juste avant qu’il n’entre, elle venait de me proposer un ciné à la séance de vingt et une heure. Pour tout dire, je m’y voyais déjà. La porte à tambour s’est activée, Marcus est apparu, Suzanne a cessé de me regarder et j’ai immédiatement senti une baisse sensible de mon champ magnétique. Ce salaud son sourire et ses yeux bleus. -« Salut! » a-t-il lancé se dirigeant vers notre table tout en recoiffant sa tignasse brune. -« Salut Marcus, je te présente Suzanne » j’ai dit. Il s’est assis en face d’elle, et moins d’un quart d’heure plus tard je prétextais un rendez-vous chez le dentiste histoire de m’éclipser. Le soir même, je voyais Mission seul et ils passaient la première de leurs dix années de nuit ensemble. Le temps a passé et même si certaines choses avaient bien sûr changé, nous nous voyions souvent et étions toujours amis. Jusqu’à ce matin d’avril. J’avais bien tenté d’aller le voir à l’hôpital – il était dans un sale état, il avait giflé Suzanne, ce qui avait eu pour effet de la mettre dans une fureur telle qu’elle lui avait brisé net le tibia d’un coup de clé à molette avant de lui planter son escarpin dans les burnes – mais les infirmières avaient dû intervenir, tentant de le calmer et me priant de quitter l’hosto et de ne plus revenir, tant il proférait – il hurlait il hurlait – d’insultes à mon égard. C’était il y a dix ans et je ne l’avais plus revu depuis, pas plus que lui n’avait revu Suzanne. Peu de temps après le départ de sa femme, il avait vendu la maison pour venir s’installer loin de tout et les seules nouvelles que nous avions de lui venaient de sa soeur Anne, la seule personne qu’il acceptait encore de recevoir autrement qu’avec des insultes.   Nous y étions. Je me suis garé un peu après la maison de Marcus, j’ai expliqué à Elwood qu’il fallait m’attendre sagement, que je tâtais le terrain, et que si tout allait bien, je revenais le chercher. J’ai parcouru la dizaine de mètres qui me séparait de la maison, à demi courbé par une terrible douleur au ventre. La pluie recommençait à tomber. J’ai sonné puis j’ai attendu tout en inspirant et expirant profondément l’air humide de ce début de soirée. De la lumière est venue de l’entrée, puis le son de sa voix. – » Qu’est-ce que tu veux ? » Je me suis trouvé con qu’il m’ait vu arriver, ça m’a coupé la chique. -« Discuter » j’ai fini par dire, mais ça sonnait plus comme une question. « Ouvre-moi Marcus, c’est important. » Puis j’ai ajouté « c’est important pour toi et c’est important pour moi, je suis malade, je vais bientôt y passer. » -« C’est pas trop tôt » il a répondu. Puis la porte s’est ouverte, me laissant voir un type bouffi, chauve et voûté qui avait dû être Marcus, il y a longtemps. Je me suis demandé si je lui faisais le même effet, si des larmes lui venaient aux yeux juste en me regardant, si j’avais autant dépéri que lui. Je n’ai pas eu de réponse. Il a tourné les talons et m’a invité à entrer et m’asseoir. -« Tu veux une bière ? » il a dit. J’ai acquiescé. Au moins sa voix était restait telle qu’elle. Ca m’a rassuré, c’était bien lui. – « Alors ? Je t’écoute ? » m’a-t-il lancé en me tendant ma bière. J’ai pris une gorgée, une bonne inspiration et je me suis lancé. – » J’ai une saloperie incurable dans le bide. Il ne me reste plus beaucoup de temps et je voulais qu’on se revoit, ne serait-ce qu’une fois pour mettre les choses au point. C’était il y a tellement longtemps et peut-être, si tu le veux bien, peut-être pourrait-on en parler, peut-être que pour maintenant, tu pourrais me pardonner. Peut-être que ce n’est pas trop demander et que ma demande n’est pas excessive, irréaliste ou je ne sais quoi de ce genre. Toi comme moi avons plus de cinquante ans aujourd’hui, et nous sommes sensés y être arrivé, nous sommes sensés être adultes Marcus, tu vois de quoi je parle ? Assez adultes au moins pour pardonner histoire que la vie soit malgré tout supportable ; supportable Marcus, je veux dire pas faite en permanence de ressentiments violents et d’envies viscérales de tout casser et d’envoyer le monde au diable se faire voir ; on ne peut pas se foutre sous le premier train qui passe non plus juste à constater que rien n’est parfait. » J’ai fait une pause, bu une longue gorgée de bière. Marcus m’écoutait avec attention mais n’avait pas l’air de comprendre pourquoi je lui racontais tout ça. J’ai repris. – » Ca n’est arrivé qu’une fois Marcus, une seule petite fois. On était bourrés elle et moi, je peux même te dire que je ne me rappelle de rien. Je n’ai pas revu Suzanne, mais je suis certain qu’elle non plus ne se rappelle de rien. On avait descendu chacun une bouteille de vodka Marcus, t’imagines ?  » Il a tourné la tête comme s’il avait vu une ombre furtive lui passer à côté, puis il a pointé son index vers moi. -« Suzanne ? T’es en train de me dire que tu couchais avec Suzanne ? » J’ai tourné brièvement la tête vers l’endroit qu’il semblait fixer – mais manifestement il n’y avait rien ici et son esprit était ailleurs – puis je lui ai de nouveau fait face. -« Quoi ?  » J’ai dit, puis j’ai évité de bafouiller  » Heu non, je ne couchais pas avec Suzanne, j’ai couché une fois avec Suzanne, c’est différent. Et puis quoi, tu le savais non ?  » -« Non. » il a dit d’une voix blanche. -« Oh ?  » j’ai dit. -« Non. Je ne le savais pas. » – » Tu déconnes Marcus! T’as essayé de la dérouiller quand elle est rentrée au matin. Vous vous êtes battus et elle t’a pété la jambe avec la clé à molette. Tu t’en souviens quand même ? » – » Oui je m’en souviens. Mais on ne s’est pas battus pour ça. J’étais très con et je n’ai jamais pensé que Suzanne puisse me tromper. Et sans vouloir être désagréable, encore moins avec toi. J’ai voulu la dérouiller parce qu’elle m’avait promis de ne plus picoler. Suzanne était dépressive et alcolo et ça faisait deux ans qu’elle ne touchait plus à la bouteille. Elle commençait tout juste à s’en sortir quand c’est arrivé. Alors quand j’ai vu qu’elle ne rentrait pas, j’ai compris qu’elle avait remis ça. Ca m’a rendu fou, tant d’efforts et de souffrance pour rien, et c’est pour ça que j’ai voulu la dérouiller. Seulement pour ça  » il a ajouté. Il a posé les mains sur ses cuisses en soupirant bruyamment et de nouveau il a fixé l’ombre sur le sol à côté de lui. Il était livide. J’ai fini ma bière d’un trait et j’ai essayé de lui dire que j’étais désolé. – » Laisse tomber il a dit. C’est une trop vieille histoire et je t’ai pardonné depuis longtemps. Et d’ailleurs je me suis comporté comme un imbécile avec Suzanne. Ce n’est pas grave, de toutes façons plus rien n’est  » Il est resté la bouche ouverte et s’est effondré en tombant du fauteuil. Sa tête est venue lourdement cogner le carrelage. – » Marcus! j’ai gueulé. Il gisait face contre terre. Je me suis accroupi à côté de lui, j’ai cherché son pouls sans le trouver. J’ai encore gueulé son nom, par réflexe. J’ai sorti mon portable et tenté d’appeler les secours. Pas de réseau. Manquait plus que ça. J’ai fait le tour de la baraque à la recherche d’un téléphone, mais c’était perdu d’avance, Marcus vivait en ermite et je n’ai rien trouvé. – » Foutue cambrousse! » Je suis sorti en courant pour ramener la voiture devant sa porte. J’ai ouvert la portière et trois blocs de mousse jaunâtres sont tombés mollement sur la route. Elwood. J’avais oublié le clebs dans la bagnole. Il avait ravagé l’intérieur de la voiture. Il avait gratté et creusé les fauteuils et la banquette arrière jusqu’à l’armature, il y avait des morceaux de mousse partout, il avait bouffé le caoutchouc du volant et du levier de vitesse. Tout était détruit. Pire encore, il avait vomi sur le tableau de bord et sur les siéges tout ce qu’il avait bouffé, il s’était vidé sur ce qui restait de banquette arrière ; l’odeur était pestilentielle, insupportable et je me suis alors tourné vers la route, l’estomac dans la gorge, pour vomir à mon tour. Je me suis essuyé la bouche dans un grognement puis j’ai appelé le chien pour qu’il sorte de là, il était allongé à l’arrière, dans sa merde sans bouger. J’ai ouvert la portière arrière, me suis bouché le nez d’une main et de l’autre j’ai réussi à le tirer par le collier. Il s’est effondré sur la route dans un bruit sourd. J’ai encaissé le coup mais le choc était rude et j’ai bien failli m’effondrer à mon tour. – » Mon chien merde !  » j’ai juré. J’ai claqué la portière et suis repassé devant, j’ai tourné deux fois le démarreur, sans autre résultat qu’un cliquetis sinistre. Je me suis penché machinalement sous le volant pour constater qu’Elwood avait aussi bouffé le faisceau du démarreur et que les fils pendaient sous le volant. C’était foutu. Je suis retourné chez Marcus. J’ai su en entrant – l’odeur acide de la mort – que tout était fini. Marcus était froid et raide sur le carrelage, le visage bleui. Je suis resté un moment dehors sous l’orage, au bord de la route, à espérer le passage d’une voiture, en vain. Marcus habitait le fond d’un cul de sac et personne ne viendrait plus à cette heure. Alors je me suis décidé à rentrer. Je suis retourné à l’auto, j’ai pris mon chien dans mes bras, luttant pour soutenir son poids et son odeur. Sa grosse tête pendait et balançait au rythme de mes pas. Un morceau de mousse dépassait du coin de sa gueule Ce con s’était étouffé. J’ai déposé Elwood à côté de Marcus puis j’ai étalé une couverture sur leurs corps. Ils ne craignaient plus le froid mais c’était moins difficile comme ça pour moi. Encore un truc de vivant. Je me suis réfugié dans la cuisine, et me suis fait un café. J’ai attendu l’aube, prostré sur une chaise sans plus oser bouger. J’étais toujours en vie, plus seul que jamais et j’avais mal au bide à en crever. J’ai passé la nuit à regretter de ne pas être armé. Marcus m’ayant pardonné, j’avais le coeur moins lourd. J’étais certain maintenant que mon âme pourrait traverser le Fleuve et atteindre l’autre Rive, je pouvais bien mourir.

Feu mon amour.

1 juillet 2008

J’ai embrasé l’aube d’été.
Je ne me suis pas retourné.
Simplement je suis parti et tout s’est mis à cramer.
Depuis le temps que ça couvait.
Tout un hiver sous l’éteignoir mais ça n’a rien changé.
Il a suffi que le vent du sud se lève, un tison dans la braise, et tout s’est accéléré.
Je suis parti.
Je ne me suis pas retourné.
Derrière moi je l’entendais grésiller.
J’ai continué à avancer ;
beaucoup de bruit  – elle a fini par exploser – puis il n’y eut plus de bruit.
Quelques cendres flottaient légères dans l’air tiède du matin.
Enfin.
Un jour nouveau, une saison nouvelle, et j’étais à l’air libre.
Alors j’en ai profité, je ne m’en suis pas privé, j’ai embrassé l’aube d’été.