Toute une histoire.

Rue de Ménilmontant.
– « Il va m’en faire toute une histoire c’est certain.
Tout ça pour un verre.
Je n’ai pas couché avec ce type. Je n’ai pas couché avec ce type. Je vais lui dire ça, je n’ai pas couché avec ce type. J’ai simplement passé un moment dans ce bistrot de la rue Oberkampf. Le temps a passé, j’ai eu faim et nous avons pris un truc en brasserie. Un croque chacun. Et puis quoi, pour une fois qu’un type a de la conversation, tu peux comprendre ça non ? Où est le mal, je te le demande ? Nulle part, je suis d’accord. J’ai une vie sociale et quoi d’autre ? Je suis mariée ? Oui je sais merci de me rappeler mon handicap. C’est quoi cette histoire de mariage ? Un sacerdoce ? Je suis mariée alors il faut que j’oublie le goût de la cerise ? Et bien non, je suis mariée et je reste en vie…Tout bien réfléchi je vais plutôt le laisser parler, c’est plus simple, et comme d’habitude il fera les questions et les réponses…Bon voyons, quelle heure est-il ? …20h30 ?! Mince, il est déjà si tard !»
Elle remonte l’avenue de l’Ermitage.
– « Mais pourquoi est-ce que j’ai accepté de rester ? Enfin, bien sûr je sais pourquoi je suis restée, la question est plutôt pourquoi est-ce que je n’ai pas résisté ? Je savais pertinemment que ça ne m’amènerait que des ennuis ces plans culs. Je devrais écouter Michelle plus souvent tiens, l’air de rien avec sa morale gris souris elle vit en paix. Maintenant j’ai tout gagné. Je vais me faire bazarder comme une vieille chose. »
Elle soupire et s’essouffle un peu dans la montée. Elle fait une pause.
– « Enfin quitte à se faire déplumer, autant que ce soit pour de bonnes raisons, j’aurais au moins eu tout ce plaisir ! Oh la dis donc l’artiste ! Il y a bien longtemps qu’on ne m’avait emmenée en fusée si près de Vénus. Et alors quelle prestance, quelle élégance dans le geste, ça je peux dire que ça été une chance de tomber sur pareil spécimen… »
Elle pouffe et se remet en route.
– « Après tout arrivera ce qui doit arriver. S’il me la demande, je la lui dirais la vérité. J’ai couché avec un type que j’ai rencontré à la gare en allant conduire les enfants. Je l’ai rencontré aujourd’hui même et j’ai couché avec lui dans les deux heures qui ont suivi. Parfaitement. Et après ? De quoi parle-t-on ? D’amour ou de possession ? »
Cheminant elle arrive devant chez  elle et trouve Paul son mari qui fume une cigarette sur le pas de sa porte.
– «  Bon sang ce que j’ai eu peur ! Emma, où étais-tu passée ? »
Elle se plante devant lui, un instant reprend son souffle et pose fermement les mains sur les hanches.
– « Alors c’est ça, je ne suis plus libre, c’est l’interrogatoire qui commence ? Il suffit que je m’absente pour devenir coupable »
Il tourne la tête, exhale la fumée de sa cigarette et reprend.
– « Emma s’il te plait, je ne t’ai rien dit de la sorte, c’est juste que… »
Elle l’interrompt.
-« Ecoute moi bien Paul, je vais te dire la vérité, je rentre tard parce que je suis allé à l’hôtel avec un type et que j’ai couché avec lui. Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Ca te cloue non ? J’ai eu du plaisir avec un autre homme et je l’assume, sache-le. J’en ai marre de contrarier ma nature, je revendique mon animalité tout autant que mon humanité, comprends-moi bien Paul, je veux vivre, vivre toutes mes vies, ma vie d’adulte, ma vie d’enfant, je veux être une amie une amante une mère une enfant une fille comme une femme, je suis encore adolescente, je cherche encore, je suis peut-être bisexuelle aussi, comment savoir ? En tous cas ce que je sais c’est que je ne regrette pas ce que je viens de faire. Et si l’occasion d’aimer se pose à nouveau sur mon épaule je ne la laisserai pas s’envoler. »
Elle reprend son souffle. Il pose doucement la main sur son épaule pour l’apaiser.
– «  Emma, s’il te plaît, calme-toi. Ecoute-moi. Tu n’as rien fait de tout cela. Tu n’es pas allée à la gare, tu n’as pas rencontré d’homme et tu n’as couché avec personne.»
– « Tu ne veux donc pas voir la réalité Paul ? C’est ma liberté de ton qui te gêne et tu me méprises ? Tu piétines mes idéaux simplement parce qu’ils existent ? C’est encore cette vieille jalousie qui te ronge l’esprit ? »
– «  Emma…s’il te plaît…Ne m’oblige pas… »
– «  Que je t’oblige à quoi ? A me virer ? A me foutre dehors ? C’est ça ? Et bien vas-y, fait-le, je ne renierai de toutes façons rien de mon amour de la vie ».
-«  Il ne s’agit pas de cela et je ne vais pas te virer comme tu dis. Tu t’es endormie sur un banc dans un square et tu as rêvé, une fois de plus. C’est tout. Et ça n’a rien d’anormal. Tu as 77 ans Emma. Il faut l’accepter. »
Elle reste interdite, la bouche ouverte.
-« Allez, rentre maintenant, il commence à pleuvoir. »
Paul prend Emma par le bras et l’aide à gravir les trois marches du perron.
– « 77 tu es sûr ? »
– «  Oui 77. Tu es née en mai 1929, l’année de la grande dépression. »
– « Mais cet homme, ses cheveux, ses mains sur mes seins, la chambre d’hôtel, c’était si réel…J’ai encore son parfum sur moi… »
Le soir tombe maintenant. Paul referme la porte du pavillon, se penche sur Emma et l’embrasse dans le cou.
– «  Dans quel hôtel tu m’as dit ? »

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2 Réponses to “Toute une histoire.”

  1. Marie-Georges Profonde Says:

    Excellent, vraiment.

  2. Amazone Says:

    Je découvre ce blog grace à un lien de Zoridae et ne le regrette pas. Continuez, svp.

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